Histoire du Cercle Suédois
Le nombre de Scandinaves à Paris à la fin du XIXe siècle était assez limité. Le nombre est estimé à environ 2 000, dont 1 300 sont des Suédois. Ils étaient souvent cordonniers, charpentiers, tailleurs, venus à Paris pour perfectionner leurs compétences. Les femmes travaillaient dans des ateliers de couture, comme bonnes… Des artistes y avaient été attirés, bien que beaucoup d’entre eux aient été plus particulièrement installés dans le petit village de Grez-sur-Loing, à environ 80 km au sud de Paris. Cependant, surtout, l’industrie forestière et ses représentants commencèrent à se faire une place en France, ce qui contribua à un certain afflux de personnes. Cela a suscité le désir de pouvoir se rencontrer, entre Scandinaves. Un club a été fondé en 1891 sous le nom de « Société Suédoise-Norvégienne » – la Suède et la Norvège sont restées en union jusqu’en 1905.
Le véritable initiateur et premier président du club (1891-1897) fut Sigurd Ehrenborg* (1855-1918). Il était lieutenant, formé comme kinésithérapeute – la gymnastique suédoise « Ling » était à la mode – mais il était aussi connu comme un gastronome. Il devint ensuite directeur du Grand Hôtel de Stockholm et du Grand Hôtel Hagalund à Göteborg.
*/ Représenté par Hans Stoltenberg Lerche (1837-1892).
Paris 1891, La Tour Eiffel avait deux ans. L’hiver était apparemment froid.
Comment s’habillait-on ?
Le voyage jusqu’à Paris prenait quelques jours. On pouvait utiliser le chemin de fer, ou bien voyager comme passager sur un cargo, souvent avec Rouen comme destination, un port alors largement utilisé par l’industrie forestière comme port d’importation. Les liaisons avec Rouen se faisaient par train jusqu’à la gare de Saint-Lazare. Sur le chemin aller-retour de Paris, on pouvait passer un bon moment dans le wagon-restaurant.
Après quelques premières réunions rue d’Amsterdam, le Club s’installa rue de la Chaussée-d’Antin, à deux pas de la gare Saint-Lazare et non loin de l’Opéra ; au cœur du Paris de l’époque.
Il est à noter que les femmes n’y étaient alors pas admises, ni comme membres ni même comme simples visiteuses. Cette exclusion ne prit fin qu’en 1936, lors du déménagement dans de nouveaux locaux. Paradoxe saisissant cependant : les premiers statuts du Club avaient été rédigés au domicile de l’artiste Julia Beck, à Vaucresson ; l’une des grandes figures de la colonie artistique de Grez-sur-Loing. On peut voir ici, entre parenthèses, une lettre qu’elle adressa au Club en 1933 : elle y rappelait qu’elle avait participé à la rédaction de ces statuts fondateurs, qu’elle avait fait don de deux aquarelles à l’association… et se désolait qu’on eût oublié son quatre-vingtième anniversaire. Elle qui n’avait toujours pas le droit d’en devenir membre.
La première adresse du Club fut le 51, rue de la Chaussée-d’Antin. Mais quelques débordements : le hareng fermenté n’étant pas étranger à l’affaire et valurent à ses membres une invitation à trouver de nouveaux locaux. Le Club s’installa alors au numéro 58 de la même rue, où il demeura pendant plusieurs décennies, avant de déménager une nouvelle fois en 1936.
On voit ici une photographie du 58, rue de la Chaussée-d’Antin. On y reconnaît certaines œuvres d’art qui accompagnèrent le Club jusqu’à la fin, ainsi que le buste de Sigurd Ehrenborg, posé sur le cadre du poêle.
Il existait par ailleurs une autre adresse suédoise à Paris depuis 1878 : l’église suédoise, la chapelle Sofia, située au 19, boulevard d’Ornano — une adresse que beaucoup considéraient alors comme bien éloignée du centre. Une nouvelle église suédoise fut inaugurée en 1911, bien mieux située et davantage fréquentée… avec le même Christ, mais c’est là une autre histoire.
Le nombre de membres de la nouvelle association, la Société suédois-norvégienne, augmenta rapidement. Parmi les Suédois alors domiciliés à Paris — au 59, avenue Malakoff — figurait Alfred Nobel, admis comme membre en 1892. On peut voir ici la lettre qui l’atteste.
Une autre lettre, datée de 1896 et rédigée deux semaines avant sa mort, témoigne des remerciements du Club pour un don important — apparemment de 10 000 francs, soit l’équivalent d’environ 50 000 € en 2026. On notera également que lorsque Nobel rédigea son testament, le 27 novembre 1895, l’un des témoins n’était autre que Sigurd Ehrenborg, fondateur du Club.
Dès ses origines, le Club manifesta un vif intérêt pour l’art. Sa première acquisition fut une petite statue en plâtre de Per Hasselberg, intitulée « La Grenouille » — une jeune fille face à une grenouille. Il s’agit du plâtre original, exposé à l’Exposition universelle de Paris en 1889, que Hasselberg offrit personnellement au Club. L’original en marbre est conservé au Musée d’art de Göteborg, dans la galerie Fürstenberg, et l’on en trouve des exemplaires à Waldemarsudde, à la Galerie Thiel ainsi que dans de nombreux parcs suédois. « La Grenouille », première œuvre entrée dans la collection du Club, fut également l’une des dernières à le quitter — vendue aux enchères 135 ans plus tard, chez Stockholms Auktionsverk, en juin 2026.
L’histoire de la collection, qui s’enrichit rapidement pour atteindre plus de deux cents œuvres, fait l’objet d’un article séparé. Mentionnons simplement Anders Zorn, alors dans la trentaine, qui vivait boulevard de Clichy, presque en face du Moulin Rouge, et qui vendit personnellement quatre eaux-fortes au Club en 1892, puis quatre autres en 1894, les quittances sont visibles ici.
Le Club poursuivit ses activités, traversant notamment la dissolution de l’union suédoise-norvégienne en 1905 avec une certaine sérénité. La Société suédois-norvégienne fut rebaptisée « Société Suédoise », mais à Paris, la séparation se déroula dans le calme : Suédois et Norvégiens continuèrent à se fréquenter, même si ces derniers fondèrent par la suite leur propre club. Bien plus tard, dans les années 1980, ils choisirent finalement de partager les locaux du Cercle Suédois, alors installé rue de Rivoli depuis 1936… nous y reviendrons.
La vie du Club se poursuivit tranquillement jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale. Il ferma brièvement ses portes en 1914, avant de reprendre rapidement ses activités, avec quelques contraintes : une fréquentation en légère baisse, des restrictions sur la nourriture, le charbon et le bois, et une fermeture anticipée à 22h.
Puis vinrent les Années folles. De plus en plus de sociétés suédoises s’installèrent en France, et le nombre de membres augmenta. Ce fut aussi une période artistique foisonnante : le Ballet Suédois connut un succès retentissant de 1920 à 1925, sous la direction de Rolf de Maré, avec Jean Börlin comme chorégraphe et danseur principal, et Carina Ari comme danseuse étoile. La compagnie se produisait au Théâtre des Champs-Élysées et collaborait avec toute l’élite artistique internationale qui prospérait alors à Paris — une ville sans restrictions sur l’alcool, contrairement aux États-Unis et à bien d’autres pays. Un tableau de Nils von Dardel, intitulé « Le Petit Club de Noël », réunit quelques-uns de ces messieurs qui se retrouvaient au Club : au centre, Rolf de Maré ; en arrière-plan, auréolé d’ailes, le chorégraphe Jean Börlin, récemment disparu ; à gauche, le futur directeur bien en chair du Club, Gunnar Berndtson ; et à l’extrême droite, l’artiste lui-même. Ce tableau est aujourd’hui conservé à l’Institut Suédois de Paris. Il convient d’ajouter que c’est sous la direction de Rolf de Maré, à la fin de l’aventure du Ballet Suédois, que Joséphine Baker fit ses débuts, avec un succès immédiat et fracassant.
La cuisine et les boissons occupaient naturellement une place de choix dans la vie du Club. Pendant de nombreuses années, le chef s’appelait Théodore Chastonay, mais c’est en réalité son épouse qui régnait en cuisine, et elle acquit une belle réputation, notamment pour ses boulettes de viande. Théodore fut portraituré par Nils Hallin (1894–1935).
Le Club reçut de nombreux invités de marque, parmi lesquels des têtes couronnées et des souverains en devenir. On peut voir ici quelques extraits des livres d’or de l’époque, qui en témoignent.
Durant les années 1930, le Club fut en partie dirigé par celui qui allait devenir l’un de ses présidents les plus illustres : le consul général Raoul Nordling, entré dans la légende comme le « sauveur de Paris » lors de la Seconde Guerre mondiale. Son rôle fut incarné par Orson Welles dans le film Paris brûle-t-il ?
En 1934, un nouveau président prit les rênes : Ivan Bratt, médecin de formation, connu pour avoir introduit en Suède en 1917 le « système Bratt » — une approche plus modérée que la prohibition totale en vigueur dans d’autres pays, laquelle avait précisément fait de la France, libre de toute restriction sur l’alcool, une destination de choix dans les années 1920. Parallèlement à sa carrière médicale et politique, Ivan Bratt était arrivé à Paris en 1929 à la tête de la branche française de SKF. Son empreinte sur l’histoire du Club fut considérable. C’est sous sa présidence que le Club s’installa dans de nouveaux locaux, spacieux et idéalement situés, au 242, rue de Rivoli. Bratt disposait d’un réseau de contacts étendu et bénéficia d’un soutien généreux pour aménager et décorer les lieux, qui offraient un long balcon surplombant le jardin des Tuileries. Et surtout — grande révolution — les femmes furent enfin admises comme membres. Une tentative avait bien été faite, brièvement, de leur réserver une pièce séparée, mais elle ne dura guère. L’inauguration eut lieu en avril 1936, en présence du roi Gustaf V et du prince Bertil, alors attaché naval à la légation suédoise.
On peut voir ici une peinture intitulée « Le Conseil du Cercle 1945 », réalisée par Lennart Blomqvist (1879–1954), dans laquelle on reconnaît notamment le directeur du Cercle Gunnar Berndtson, Raoul Nordling et Ivan Bratt.
Rebaptisé « Cercle Suédois », le Club traversa la Seconde Guerre mondiale et l’Occupation avec les difficultés que l’on imagine : de nombreux membres quittèrent Paris, certains s’engagèrent volontairement, mais dans l’ensemble, les activités purent se maintenir.
Dans les décennies qui suivirent la guerre, la colonie suédoise à Paris connut une expansion notable. De nombreuses entreprises suédoises y ouvraient de grandes succursales, avec un personnel partiellement suédois accompagné de leurs familles. Le nombre de membres du Cercle augmenta rapidement pour atteindre près de 500. La vie du Cercle était riche et variée — conférences, concerts, soirées jazz, fêtes des écrevisses, afterworks… Les magnifiques salons accueillaient également anniversaires, mariages et réceptions privées.
Voici quelques exemples de personnalités ayant signé le livre d’or, ainsi que quelques illustrations d’événements marquants.
Puis vint la nouvelle, aussi dramatique qu’attristante.
Le bail du Cercle ne put être renouvelé : les nouveaux propriétaires avaient d’autres projets pour les lieux. Un bref sursis fut accordé, mais en septembre 2024, le Cercle dut quitter la rue de Rivoli pour s’installer dans de nouveaux locaux plus modestes, près du Parc Monceau. Ce n’était plus tout à fait « comme avant ». Les activités reprirent lentement au début de l’année 2025, mais la rentabilité restait insuffisante. Pour éviter une faillite immédiate, la décision fut prise de mettre en liquidation l’activité de restauration, qui avait été juridiquement séparée du reste de l’association, mais cela ne suffit pas. Malgré des ventes aux enchères d’œuvres d’art, de mobilier et d’équipements, malgré les licenciements, le nombre de membres continuait de s’éroder et leurs visites se raréfiaient. C’est dans ce contexte que la décision fut prise, au printemps 2026, de quitter définitivement les locaux.
L’avenir du Cercle reste incertain, mais une collaboration plus étroite avec l’Église Suédoise de Paris semble se dessiner. Des événements : conférences, concerts, soirées jazz, fêtes des écrevisses ; pourraient y trouver leur place, dans la salle paroissiale, sous l’égide du Cercle. Les « branches » du Cercle poursuivent quant à elles leurs activités : club de lecture, association artistique, déjeuners…
Telle est la situation à l’été 2026. Nous espérons pouvoir y ajouter, bientôt, de bonnes nouvelles.